La remontée de C.
«Voila j'ai 28 ans et il y a 5 ans j'ai fait une dépression.
Commençons par le début, j'ai toujours été une enfant et une ado solitaire : pas ou peu d'amis. J'étais douée à l'école mais je n'avais aucune confiance en moi. J'avais l'impression d'être le
souffre-douleur des autres gamins du collège (on est très con a cet âge -la !). En gros j'étais nulle et moche.
En plus j'étais nulle en sport et ca avait l'air beaucoup plus grave que d'être nulle en math ! ;-)
Au lycée ca c'est arrange, j'ai eu plus d'amis et grâce à certains profs j'ai pris un peu confiance en moi.
Mais 3 semaines avant mon 17ème anniversaire, mon père est mort d'un cancer foudroyant. Sur le moment tout le monde a trouvé que je supportais bien le choc, surtout comparé à ma mère. En fait
j'avais l'impression d'être responsable d'elle et j'ai refusé d'être mal tant qu'elle l'était.
Après le lycée j'ai intégré une prépa pour école d'ingénieur. Là, tout de suite, ça a pas été mon truc. Les autres passaient leur temps à faire la fête et moi à bosser. Je voulais être la meilleure
pour que ma mère soit fière de moi.
Je me mettais la pression toute seule et en plus j'étais sûre de ne jamais y arriver. Après 4 mois mon généraliste m'a mis sous Zol*ft pendant 6 mois. Ca m'a permis de remonter un peu et surtout de
finir la prépa.
A 20 ans j'intègre une école d'ingénieur. Là, je me sens en décalage avec la plupart des autre élèves. J'ai l'impression de leur être inférieure, au moins socialement : ma mère n'est que prof et
n'a pas plein de relation !!!
En plus même si j'ai de très bons résultats, j'ai l'impression d'être nulle. Les autres ont à peine moins mais, apparemment, sans bosser (moi je ne fais que ca: peu de sorti,à part un ciné par
semaine…) !
En dernière année, ca devient l'enfer : beaucoup plus de boulot mais cette fois je n'ai pas envie de bosser. J'en ai marre. Je me demande à quoi ca sert tous ces cours par des profs (pour la
plupart) méprisants et qui n'en ont rien à faire des étudiants. Je dors plus, mais je refuse d'aller voir le médecin ça va me retarder pour mon travail (je sais c'est crétin comme habitude !).
Viens enfin les examens que je passe comme dans un cauchemar : je ne me rappelle de rien, je m'endors pendant les épreuves mais pas la nuit…
On enchaine direct avec un stage. Je le fais dans le labo ou je veux faire ma thèse. Là, je descends a un autre niveau d'enfer.
J'ai 2 chefs qui peuvent pas se voir et se disputent à travers moi, en particulier en me donnant des ordres contraires…
L'un est plutôt sympa quand même et essaie d'arranger les choses.
Par contre l'autre (son supérieur) est un bitard misogyne.
Déjà comme je n'ai pas eu de bonne notes à un de ses 2 exams (mais la meilleure note de la promo à l'autre) il considère que je suis nulle.
Et en plus je suis une fille qui veut faire un métier d'homme : chercheur.
Comme il trouve rien à me reprocher dans mon travail, il inspecte mon cahier de labo et là j'ai droit à un « J'ai jamais vu un cahier aussi sale pour une fille ! ».
J'ai envie de mordre mais je ne dis rien. Ce stage se finit.
Une semaine de vacances et c'est parti pour un stage dans un laboratoire pharmaceutique à Paris. Mon maitre de stage commence par me dire qu'on lui a imposé mon sujet et que lui ça l'intéresse pas.
En plus je suis une fille donc forcement pas dégourdie. Et pour finir je suis obèse donc molle.
Le reste du stage est à l'avenant : il cherche à me faire craquer. Ce qui arrivera quand je prépare mon oral de fin d'étude. Crise de nerf. Lui, ça l'amuse. A la fin du stage, son seul commentaire
c'est: pourquoi je veux faire une thèse, je suis vraiment trop nulle pour ça.
Pendant ce stage un de mes rares amis (pas proche) meurt d'un cancer en mai.
Un mois de vacances que je passe à glander dans mon studio à Montpellier et la thèse démarre. On est 2 à commencer en même temps : moi et un mec.
Pour être plus clair par la suite, on va l'appeler S...
Ma cheffe est C. et je travaille avec 2 techniciens A. et J.
Le big boss du labo c'est G.
Il y a d'autres techniciens et chercheurs dans le labo et au total on est à peu près 30.
Au début tout va bien. En plus j'ai démarré un régime et ça se passe bien aussi. J'ai enfin l'impression de réaliser ce que j'ai toujours voulu faire.
Ca va durer 2 mois. Avec les horaires de dingues (8-20h avec 45 min max pour manger), les remarques des techniciens du genre : t'es encore étudiante, t'es nulle et tu dois faire tout ce qu'on veut,
et ma cheffe qui ne me fait aucune confiance et est tout le temps sur mon dos.
Alors je me refugie dans mon régime. Ca m'obsède. Je ne pense qu'à ça. Une fois maigre tout va s'arranger, j'aurais plein d'amis….
Je dors de moins en moins bien. Au labo les relations sont de plus en plus tendues. En le big boss a décrété que S. était un génie et moi bonne à faire le café pour les invités ! Chaque jour ça
devient plus dur d'aller bosser.
En mai, j'ai perdu 25kg. Je m'achète plein d'habits. Tout va aller mieux. Ca dure à peu près 3 jours. J'apprends alors qu'un autre ami de l'école d'ingé (dont je me sentais assez proche même
si je ne l'avais pas vu depuis 5 mois) qui était en thèse dans un autre labo se suicide. Je l'apprends mais je ne dis rien de la journée. Le soir j'éclate en larmes au téléphone avec ma mère.
Je ne dors pas du tout. Le médecin m'arrête pour une semaine, alors je rentre chez moi.
Depuis que je suis ado je me suis toujours dit que le suicide serait peut-être la solution. J'ai l'impression que mon ami m'a montre la voie. Je ne pense qu'à ça. Comment faire ? Dans un labo de
chimie ça ne devrait pas être trop dur d'y arriver. Mais d'un autre côté est-ce que je peux faire ca à ma mère ? Perdre sa seule fille après son mari ?
Mi-juin, S. m'engueule pour rien, je craque et je passe 2h enfermée dans les WC à pleurer. C. propose de m'emmener aux Urgences psy plutôt que de me laisser rentrer seule chez moi. Je crois qu'ils
ont peur au labo.
Je passe 2 semaines aux services psy. Ils essayent de trouver les bons médocs mais sans vraiment mettre un suivi en place. Ma mère est là tout le temps.
Je suis arrêtée pour 2 mois. Je rentre chez moi. Au début, ça va, mais plus on se rapproche de la date de ma reprise de boulot, plus j'ai des crises d'angoisse.
Le médecin m'arrête alors jusqu'à Noël. Je me sens mieux.
Pour ne pas m'ennuyer, je suis les cours d'histoire à la fac. Je vois un psy comportementaliste et ça a l'air d'avancer.
Je reprends le labo le 1er Décembre. Tout va bien pour environ 2 semaines. On me fout à peu près la paix.
Et puis ça recommence.
Je suis nulle, je ne travaille pas assez, S. est bien meilleur, je suis une petite nature, je ferai jamais un bon chercheur…
Je tiens jusqu'à Noel.
Les vacances me font du bien malgré 2 ou 3 crises de nerfs. Je reprends le boulot. Tout se dégrade. Je veux mourir. Ma mère (qui détestait les animaux) m'offre un chat mi-janvier en espérant
que ça m'aidera.
Je suis alors suivi par une psychologue. Elle a décide que tout mes problèmes venaient de secrets cachés dans mon enfance. C'est possible. Je n'ai appris qu'après la mort de mon père que j'avais 2
demi-frères ! Mais il n'y a pas que ca. En plus mon problème immédiat, c'est le labo !
Le mercredi, elle me pose comme question « pourquoi je ne me suicide pas si j'ai tellement envie ». Je lui réponds pour ma mère. Elle me dit qu'on ne vit que pour soi. Ca me trotte dans la tête
pendant 2 jours. Nouvelle crise de nerfs au labo. Le samedi ça va mieux, surtout que je suis à nouveau en arrêt maladie et que je dois rentre chez moi le lendemain.
Dimanche j'ai 25 ans. Je dois prendre le train mais je la rate. Je suis fatiguée, avec mon gros sac d'un côté et chat de l'autre. J'avale tout mes Xan*x (30 ou 40).
Je me réveille à l'hôpital. 2 jours plus tard je suis transférée en Clinique.
Ca se passe très mal. Je ne comprends pas pourquoi je suis là. Je m'emmerde. Les médecins se contentent de prescrire des médocs.
Je fini par réagir comme on veut que je le fasse.
Je sors au bout de 6 semaines. Je reprends le labo lundi. Le soir je prends tout les médocs que j'ai chez moi. Ré-hospitalisation. Cette fois on m'envoie dans une clinique près de chez ma mère. 4
semaines d'ennui absolu sans autre traitements que des médocs.
Je démissionne de ma thèse et je déménage de Montpellier. C'est l'échec total de ma vie.
Nouvelle prise de médicaments et séjour à l'hôpital de 6 semaines. Pas plus de soin à part les médocs. Le médecin ne passe que 15 mn par jour et encore pas tous les jours. Je n'ai rien à dire aux
autres patients. Je m'ennuie comme jamais. Les médocs affectent mes capacités de concentration et de mémorisation. Je ne peux même pas lire ! Alors qu'avant je pouvais lire jusqu'à un roman par
jour.
Je fini par comprendre comment les médecins veulent que je réagisse pour me laisser sortir. Alors je fais semblant et on me laisse sortir.
Cette fois je tiens 4 semaines avant une nouvelle TS, toujours avec des médicaments. Celle-là est beaucoup plus sérieuse. Je reste 24h dans le coma et je me réveille dans un service de réanimation,
avec un tube dans la bouche. J'ai mal.
On me renvoie en hôpital psy. Toujours le même. Les médecins sont toujours aussi absents. Pour moi c'est plus une prison qu'autre chose. Comme il était prévu que je reprenne un DESS en septembre,
histoire de m'occuper, je sors au bout d'un mois.
Je suis suivi par un psychiatre comportementaliste une fois par semaine. J'ai pas franchement l'impression que ça m'aide beaucoup si ce n'est pour exprimer mes angoisses.
Par contre à la fac, ça se passe plutôt bien, au début, même si j'ai l'impression de ne rien avoir à dire autres étudiants. C'est comme si j'avais vieilli de 10 ans.
Très vite il y a le stress des examens. J'ai du mal à travailler. Je ne vois pas de but.
Les examens se passent. Je dois aller faire un stage en mars dans le sud de la France. Je suis sûre que ça va mal se passer. D'ailleurs pourquoi ça se passerait bien ?
Et là, c'est la surprise. Mon maitre de stage est génial. Il a compris ce qui m'était arrivé. Il me donne du travail facile au début puis peu à peu plus compliqué. Et surtout il me fait au moins un
compliment sur mon travail par jour. Pour la première fois depuis longtemps je n'ai pas l'impression d'être nulle.
Tout doucement je remonte. Les résultats du DESS arrivent en juillet. Je suis majeure de promo. Mon maître de stage me dit que ca ne l'étonne pas, que je devrais essayer de refaire une thèse, que
je suis faite pour la recherche.
Je commence donc à chercher une thèse. En France c'est toujours la même réponse : vous êtes trop vielle. C'est vrai ça: j'ai déjà 26 ans !!!
A l'étranger, c'est un peu mieux. Mais finalement ce que me propose ce n'est pas une thèse mais un boulot d'ingénieure à Dxxx. J'accepte. A près tout, j'ai rien à perdre.
Je me sens mieux mais je suis terrorisée de partir à l'étranger.
Et la c'est le déclic. Je me fais de vrai ami(e)s. Mon chef est plutôt cool et plus ca va plus j'ai de responsabilités. J'arrive à nouveau à lire. Et je me redécouvre un hobby : les bijoux en
perles.
J'ai l'impression d'être comme avant. Excepté que pendant ma dépression, j'ai pris 30 kg, que je n'ai pas vraiment le courage d'essayer de perdre.
En fait non, je ne suis pas comme avant, je suis mieux. J'ai toujours des crises d'angoisse et des moments où je me trouve nulle, mais globalement j'ai beaucoup plus confiance en moi et même si je
suis obèse, ben je m'aime bien quand même ! ;-)
Pour conclure, j'ai l'impression de m'en être sortie pas vraiment grâce aux médecins mais plutôt grâce a mes amis, 2 chefs qui m'ont fait confiance et surtout grâce a ma mère qui a toujours été là
dans les moments de crises.»
Merci C. pour ce témoignage.
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