Lundi 28 avril 2008
Elle marche dans une grande maison lumineuse, claire, ouverte au soleil.
Les objets sont aussi harmonieusement disposés que son corps  est svelte et ondoyant.
Rien ne la prend au dépourvu: elle tient salon, manie l’art de la conversation, du pinceau et de la plume. Mais ni le plumeau ni les casseroles.

Non.

Elle est assise devant des grimoires aux écritures  lointaines, elle sait les mots inconnus, elle sait les agencer pour dire et taire. Elle devine les destins. Elle peut les influencer. Détester et aider. Et on vient. Les incantations passent dans ses gestes.La puissance.
Elle peut faire et défaire des actes, des amours et des pensées.
Elle manie la très ancienne magie. Noire. Blanche.
Et rouge.
Un jour, elle sait qu'elle ne doit plus détester.Quelque chose s'abolit, enfin.

Non.

Elle a râclé dans son ventre, douleurs raides et meutrissures rouges, tant de fois; elle a dû aider d'autres à pelleter au dedans. Elle hurlé ses spasmes tant de fois et vu tant d'enfants vagir. Elle fait semblant de les aimer. Et surtout, elle a dû ne s'occuper que d'eux. Alors elle a souvent râclé.
La terreur d'une autre fois régit sa vie.
Jamais plus.Jamais rien dans son ventre. Soulagement.

Non.

Elle condamne sa sœur. Loi.
Un grand honneur qu'on lui fait: elle doit la tuer elle-même. Loi.
C'est à sa robe de haut dignitaire qu'elle le doit.
Elle lève son tranchant, elle n'a pas le choix.
Sa sœur meurt en la remerciant de le faire, et en lui pardonnant d'avoir à respecter la loi.
Elle fait respecter le livre. Foi.
Elle égorge les agneaux. C'est un grand honneur et c'est sa tâche. Foi.
C'est à sa robe de prêtre qu'elle le doit.
Les agneaux meurent et leurs yeux s'éteignent dans des gargouillis étonnés.
Elle a été respectée pour sa rigueur et pour avoir suscité la peur qu'engendre la loi.
Foi et loi. Les foies et les oies. Basse, très basse cour. Fuir, vite.

Non.

Elle s'est trompée, ce n'était pas sa faute: cette médication était réputée pourtant.
Alors la mère endeuillée colporte.
Elle aurait fait exprès, elle aurait voulu la mort de l'enfant, elle aurait fait en sorte. Ce n'était pas sa faute. Elle se reproche l'erreur, elle se sent coupable déjà sans qu'on lui dise rien, elle aurait dû savoir que faire.
La mère colporte.Ce n'était pas sa faute. La mère colporte.
Dans le village, on se divise.
La mère colporte.Ses mots rongent et prennent corps.
Prennent son corps à elle. Elle se pend par le col.
Se souviendra longtemps de l'étouffement.
Derrière la porte.

Non.

Elle doit toujours  poser à porter de sa main ce qui lui est le plus précieux. Ce fut un pécule de vieil homme certain de ses choix. C'est un collier de poupée, une mouchoir brodé, une bague de fer-blanc d'enfant.
Ce doit être facile à porter et à cacher: quand on fuit, il ne faut pas être encombrée.
Souvent elle rechoisit ce qui est précieux. Le reste n'a pas d'importance. Le reste on s'en passe, on l'oublie, le reste sera déchet pour ceux qui le trouveront. Et cette fois, elle fuira sans être attrapée.
Elle ne sera pas affligée d'une incompréhensible infâmie, de savoir que son peuple, son pays, c'est sa peau, et que sa peau ne vaut rien pour eux. Cette fois elle ne perdra pas toute dignité en geignant de faim et de douleur. Elle n'attendra pas la mort sous les quolibets de ceux qui moquent ses jambes saignantes aux os par eux rompus. Elle ne mourra pas  bouche bée comme un poisson osseux. Comme un reste. Comme des millions d'autre poissons. Une friture.
Cette fois, elle sauvera sa peau. Mais où ira t-elle, cette peau, pour continuer à vivre? N'importe. Ne pas penser.
Elle vérifie encore et encore ses petits objets précieux. Le reste, de toute façon, il faut toujours l'abandonner.
Le reste.

Non

Elle sait qu'on lui doit respect, obéissance, et hommage.
C'est comme ça. Elle tient un pays dans ses mains et prépare un bouleversement difficile, mais il faut tenter.
Son orgueil paraît sans limite. Mais il s'agit d'incarner la force et la puissance, cela  requiert de ne pas s'incliner pour des détails.
Une fois elle réussit à mener à bien sa tâche. Donner la paix. Changer les symboles.Une grande sagesse et de la chance.
Une autre fois elle sombra dans la terreur qui fait des monarques trop accueillants aux sanglants conseils de courtisans. C'était difficile à éviter. Expier.

Non.

Elle s'assied au sortir de la cabane, sur la terre rouge. Sa mère reste dedans.
Sa mère qui la bat. Sans raison. Parce qu'elle est là. Petite en trop.
Elle la voit s'y préparer. Sa haine exsude dans son regard.
Devant ce trou noir qu'est la porte, un peu de lumière. Personne autour ne se soucie.
C'est ainsi.Sa mère frappe.C'est ainsi.
Sur la terre rouge, elle regarde ses pieds nus. Ses mains jouent de cette terre poussièreuse. Ses jambes osseuses se posent. La haine vient par derrière.
Elle fait le gros dos quand sa haine-mère la frappe sans une parole.Que dire.C'est sa mère.

Non.

Elle possède les très anciens savoirs, les étoiles et les kabbales. Elle est celle qui aide et guide. Elle devine. Elle l’a travaillé. Mais elle sait, c’est ainsi qu’elle est née. On vient la voir comme on approcherait  un air plus vivifiant.
Elle est aussi ancienne que la terre et aussi jeune que les avenirs.
Elle donne des mots, elle  propose les énigmes et leurs indices, chacun fera son chemin. Trop d’aide tue l’aide.

Non.

Elle prie et se mortifie comme l'enseignement et les ordres lui ont sont donnés. Elle obéit. Ses pas ne résonnent pas dans les couloirs froids, les dalles sous ses genoux ne portent aucune lumière, mais le choix ne lui appartient pas.
Les jours pareils aux jours.La mère supérieure est tout sauf mère, mais bien supérieure. Le fouet rend humble les cœurs  non endurcis. Son cœur à elle l'est déjà, humilié. Alors elle cherche de la joie.Du rire. A donner. Devant l'autel immuable.

Non.

Elle est vêtue des peaux consacrées, elle porte les symboles car elle a appris à les manier.Il est de haute taille et porte sa main droite à son front. Elle est maintenant son égale après avoir été son élève. Elle sait les arbres, les signes des pierres, les animaux et les transes. Dans la lande venteuse, elle est maintenant le même recours que lui.
Elle sait la puissance de l'eau de la pierre et du vent. Et celle du feu qui les transforme. Elle continuera  à apprendre.
Il lui faut transmettre.
Pour cela, elle reviendra.

Non.

Elle est si vamp qu’elle peut tuer d’un sourire tout homme qui passe à sa portée. Pour les rendre aussi petits que leurs désirs d’elle. Elle sait les regards, les gestes et les mots pour les affadir. Elle n’est pas à leur merci. D’ailleurs, elle se rit d’eux et de leur pitoyables efforts pour dominer. Elle les mène précisément là où elle veut aller et les pose là. Et elle rit. Elle la tient, sa vengeance. Aussi mesquine qu'eux peuvent l'être. Aussi ridicule.

Non.

Elle sait ce que pensent et éprouvent les autres avant même que cela ne les envahissent, elle le sait quand bien même eux ne pourraient  savoir ce qui est en eux. Ainsi, elle est protégée. Bien sage. Elle peut attendre attendre attendre que sa vie change, que la chance vienne. Elle attend. Dans son cocon. L'aile attend. Attend toujours.

Non.

Elle est allongée, entravée, manipulée sur une table grossière. Elle couchée, eux debout.
Une danse macabre ricane autour d'elle, des yeux fous, des bouches baveuses, des mains outillées, sa douleur. Elle couchée, eux debout.
Leurs plaisirs minables, leurs soulagements ridicules, leurs mauvaisetés, sa terreur. Elle couchée, eux debout.
Leur pouvoir de faire mal, leur crainte de son corps, leur besoin de l'avilir, ses pleurs.
Qui les font rire. Elle ne crie plus.
Elle couchée, eux debout. Elle couchée, eux debout.
Et puis, elle a brûlé.

Non.

Elle est la mamie blanche et replète des contes, celle qui console, qui conte, qui comptera après sa mort.
Elle sait. Après une vie d’humilité et de pénombre, la lumière est en dedans d’elle.
Chèrement payée.
Elle montre des chemins, des chemins intérieurs. Le sien est encore à venir, derrière le passage apeurant, étouffant, le troisième pas. Lumineux enfin.

Non.

Elle a appris la très ancienne langue et elle cherche le savoir qui s'y trouve. Un jour, elle décrypte. Tout prend sens. Et elle a mené à terme le travail de celle qui fut une mère, il y a si longtemps, et qui voulait l'ignorer. Aux temps de cette écriture.
Une page est enfin tournée. Que faire  à présent ?

Non.

Elle mêle les substances. Les odorantes. Les insipides. Les formules à bulles qui préservent.
Elle donne ce qui réparera les  blessures. Les visibles, les invisibles. Fragrances et fumées soignent. Elle sait où les poser, comment les proposer. Les plantes ont chacune leur façon de nous aimer. Elle sait la lune et le soleil qui les animent. Elle rit de plaisir lorsqu’une cicatrice s’efface.

Non.

Elle dessine les corps et leurs voiles. La futilité qu'elle aime voir changer au gré des saisons. Elle compose des perfections pour des corps irréprochables. Elle harmonise les couleurs. Parfois les tissus s’agencent par ses mains. Elle fait d’une femme un elfe satiné. Une femme de papier. Elle finit par ne faire que peindre et dessiner la beauté et la futilité.

Non.

Elle calligraphie ses mots lorsqu’ils sont déjà posés en poème. C’est son exercice de paix, quand elle a écrit des vérités mouvantes et des possibles définitifs. On la lit. Elle se délie en délitant les logiques. Elle envole les tapis que sont les destins en liant leurs trames aux anciens cieux et leurs chaînes aux futures étoiles. Elle romance. Elle avance sur du papier. Elle sait que pour faire avancer les autres il faut leur romancer la vie.

Non.

Elle sentait ces chemins et voulait les préparer.
Elle ne savait pas encore qu'ils étaient déjà clos.
Elle fut aussi il, et c'était bien ainsi.
Il n'y avait rien à préparer ni à attendre.
Ce qui était derrière ne pouvait pas être devant, mais le masquait facilement.
Elle ne le savait pas encore.

Non.
 
Elle avait un petit corps en danger, elle a un plus grand corps de danger qui se déforme et se reforme, sans crier gare. Elle perd pied de la réalité. Des moments terrifiants où se regarde d’en haut, d’à-côté, d’ailleurs; elle n’est jamais là, mais on la voit quand même.
Pas d'échappatoire: tu as choisi la matière de ce monde-ci.
Elle s'incarne et sombre tous les jours, elle meurt toutes les nuits.
La folie la guette, sous son oreiller, à la table du dîner, au lever.
Elle s’accroche à ses tremblantes paniques, à l’air qui ne revient jamais, au corps qui s’affole:
tant qu’elle meurt, tant qu'elle se sent mourir, c’est encore de la vie.
Comment s'en protéger? Tu l'as choisie.

Non.



Si.

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